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Il m'est difficile de parler de ce livre tant les émotions m'assaillent à l'évocation de ce roman.

Georges, le narrateur, est enseignant, ancien maoïste: " Après avoir épuisé nos certitudes, nous étions orphelins d'idéologie. Et je savais que les lendemains chanteraient sans nous".  Militant engagé, il avait monté "La demande en mariage" le 14 novembre 1979, devant les métallos de l'usine Alsthom de St Ouen. "Le jour de notre représentation les CRS sont entrés dans l'usine occupée"

C'est pour réaliser le projet de son ami juif grec Samuel Akounis, résistant exilé de la Gréce des colonnels en 1973, qui se meurt dans un hôpital parisien, que Georges, part à Beyrouth pour faire jouer sur la "ligne verte" , l'"Antigone" de Jean Anouilh. Le pari insensé est que chaque acteur et actrice soit choisi parmi chaque belligérent dans ce conflit du Proche-Orient devant le "quatrième mur": "une facade imaginaire que les acteurs contruisent en bord de scène pour renforcer l'illusion. Une muraille qui protège leur personnage. Pour certains un remède contre le trac. Pour d'autres la frontière du réel. Une clôture invisible, qu'ils brisent parfois d'une réplique s'adressant à la salle".

Le narrateur va se trouver projeter dans la réalité de la guerre dans ce qu'elle a de plus crue et d'inimaginable lorsqu'on débarque d'un pays "en paix". Guerre qui va menacer et anéantir la vie de ses acteurs , boulverser le projet et frapper durement  Georges jusque dans ces relations avec Aurore, sa femme et Louise leur fille. L'intensité de la lecture m'a obligée à l'interrompre pour reprendre mon souffle et  prendre un peu de distance. Un livre inoubliable une épouvantable actualité à regarder "en face".

Wikipédia Biographie[

Sorj Chalandon a été journaliste au quotidien Libération de 1973 à février 2007. Membre de la presse judiciaire, grand reporter, puis rédacteur en chef adjoint de ce quotidien, il est l'auteur de reportages sur l'Irlande du Nord et le procès de Klaus Barbie qui lui ont valu le prix Albert-Londres en 1988[1].Écrivain, il a aussi publié cinq romans chez Grasset, dont Une promesse, qui a reçu le prix Médicis en 2006.

Par ailleurs, il a participé à l’écriture de la saison 2 de la série télévisée Reporters (trois épisodes écrits) et travaillé avec le créateur de cette série, Olivier Kohn, sur les arches d'une troisième saison finalement abandonnée par Canal+.

Depuis août 2009, Sorj Chalandon est l'une des signatures du Canard enchaîné. Le 27 octobre 2011, il obtient le Grand prix du roman de l'Académie française[2] pour le roman Retour à Killybegs.

De 2008 à 2012, Sorj Chalandon fut le parrain [3] du Festival du Premier Roman de Laval, organisé par Lecture en Tête. Depuis 2013 Il est le Président du Jury[4] du Prix Littéraire du Deuxième Roman.

En 2010, Sorj Chalandon, apparaît en dernière partie du film documentaire de Jean-Paul Mari « Sans blessures apparentes[5] » — tiré de l'ouvrage paru sous le même titre aux éditions Robert Laffont[6] — dont la thématique est consacrée aux « damnés de la guerre[7] » ainsi qu'aux séquelles psycho-émotionnelles qui en résultent, elles-mêmes qualifiées de trouble de stress post-traumatique ou ESPT[7].

Le 14 novembre 2013 à Rennes, le prix Goncourt des lycéens lui est attribué pour Le Quatrième Mur publié chez Grasset, roman sur l'utopie d'un metteur en scène qui décide de monter Antigone à Beyrouth pendant la guerre du Liban.

Ci-dessous la critique de David Fontaine dans le Canard Enchainé:

De l'usage de la tragédie en temps de guerre

Est-ce l'Antigone, fille et "orgueil d'Oedipe", qui a raison d'avoir "dit non" en enterrant son frère par respect du culte des ancêtres? Ou bien est-ce son oncle, le roi Créon, qui a eu raison de le lui interdire au nom de la raison d'Etat souveraine? Enterrer un mort vaut-il qu'on risque sa vie? Même devant le quatrième mur qui sépare la scène du public?

Cet éternel conflit tragique reste ouvert au grand vent des interprétations, au gré des versions inspirées par le mythe, de Sophocle à Jean Anouilh...La force et la beauté du nouveau roman de Sorj Chalendon, c'est justement de montrer comment la tragédie est la forme même de la guerre, le genre le plus à même de recueillir les éclats de récit et les fragments d'expérience de son avatar le plus cruel : la guerre civile. C'est aussi de raconter comment chaque communauté l'interprète et s'y reconnaît...

Sur les instance de son ami juif grec, résistant exilé de la Grèce des colonnels en 1973, Georges, le héros du roman, part en 1982 au Liban mettre ne scène l'"Antigone" d'Anouilh qui fut crée dans la France occupée de 1944. De l'art de faire converger trois guerres civiles en une seule pièce. Le projet utopique : faire jouer ce texte sur la "ligne verte" qui délimite le front au coeur de Beyrouth par les acteurs des différents camps en présence. La gageure : convaincre les familles que la pièce et ses personnages illustrent leur cause!

Réfugiée palestinienne du camp de Chatila, Imane met sa fougue d'orpheline de pays dans le personnage d'Antigone. Le roman atteint un sommet lorsqu'un chef phalangiste chrétien et snipper qui récite du Victor Hugo accepte finalement que son frère incarne "Créon le puissant", "craint par son peuple". Tandis qu'un cheikh chiite du Sud-Liban autorise ses fils à jouer les gardes du corps de Créon, qu'il voit comme "un calife bien guidé" par l'islam! 

Auparavent, le roman dépeint le désenchantement à Paris de Georges, jeune maoïste blessé en 1973 par des "rats noirs" d'Ordre nouveau, et qui renonce à la "cause du du peuple" juste avant de tomber dans la guerre civile. Mais le livre prend vraiment son envol avec l'aterrissage à Beyrouth.

Ex-grand reporter à "Libération" avant d'arriver au "Canard", Sorj Chalendon, qui a couvert la guerre au Liban, use de toute la puissance de feu de son écriture pour transmettre le déchirement des bombardements, le suspens mortel du passage des check points, la course folle des voitures dans l'axe des tireurs embusqués:"on ne sait jamais ce que va faire un doigt sur la détente". Mais aussi les carnages mutuels : "Personne ne sait ce qu'est un massacre". Il décrit aussi la violence tapie au fond de soi, cet engrenage intime de la guerre. Les bombardements israéliens de juin 1982 blessent aux yeux le héros, qui, trois mois plus tard, entre au petit matin dans le camp de Chatila, tel un nouvel Oedipe : aveugle lucide, atteint par l'éclat des horreurs de la guerre.

Ponctuée par la fraternelle formule d'accueil arabe " Ahlan wa sahlan" (souhaitant nouvelles "familles et terre" à l'étranger), le roman se fait alors requiem pour une Antigone palestinienne.