imagesD"depuis qu'elles avaient ôté leur carapace de métal, elle avait l'impression qu'un danger était toujours là, sans pouvoir l'identifier. Parfois, ses mains cherchaient son fusil dans l'espace devant elle, comme un aveugle attrape sa canne- elle devait se raisonner pour qu'elles se reposent sur ses genoux. Cela durait depuis le voyage en avion. Elle restait sur ses gardes." 

Un sujet rare: la guerre vécue par deux femmes soldat. L'histoire d'une amitié exigente, profonde, sans ambiguité, qui vacille, mais reste indestructible.

Deux individualités qui s'attirent, s'éloignent, se retrouvent. Un attachement indéfectible, lié par le vécu commun d'Aurore et Marine, qui ne peut pas être entendu par la société comme par l'entourage des héroïnes. La guerre qui vous colle à la peau:"Constamment, malgré le soleil et la musique douce, la guerre revenait par bouffées dans son esprit, par des pensées parasites, ou parce que les ailes tatouées sur ses cuisses recommençaient à lui faire mal, ou parce que la perspective de rentrer lui faisait tout à coup peur. Sans arrêt, des pensées ou des sensations venaient perturber ce bien-être".

Et l'impossible retour : "Son pays était désormais une sentinelle empaillée qui gardait ses cauchemars vivants, et les montagnes afghanes lui étaient plus réelles et présentes que les douces collines chypriotes, qui s'effaceraient bientôt de sa mémoire alors qu'elle retrouverait les côtes de ce qui était plus que jamais un vieux continent. L'Afghanistant ne s'effacerait jamais."

Un livre poignant, que l'on pourrait croire autobiographie, tellement il nous parle avec vérité.

Jamais plus je n'entendrai parler de conflits sans penser à ces deux femmes.

imagesDC

 Biographie www.africultures.com : le site et la revue de référence des cultures africaines:

Delphine Coulin est née en Bretagne et vit à Paris.
Samba pour la France est son troisième roman après Les traces (Grasset) qui lui a valu le Prix du Télégramme de Brest et Prix du premier roman au Salon de Besançon et Les Milles-vies(Le Seuil). Elle est également l'auteur d'un recueil de nouvelles,Une seconde de plus (Grasset).
Elle termine actuellement son premier long métrage, écrit et réalisé avec sa soeur Muriel,17 filles.

Muriel et Delphine Coulin ont réalisé, ensemble, six courts métrages dont "Souffle"(2000),"Sens dessus dessous : roue libre"(2003) et "Seydou"(2009). Quand elles ne travaillent pas ensemble, Muriel réalise des documentaires et Delphine écrit des romans.
murmure Delphine Coulin reçoit le prix Landerneau 2011 pour "Samba pour la France"
La sélection du prix littéraire de la Porte Dorée 2011

Le Monde.fr | 23.05.2014 à 12h54

Invitée à s' exprimer lors des Assises internationales du roman à Lyon, le vendredi 23 mai, Delphine Coulin a écrit un texte sur le thème « Les jeunes romanciers face à la guerre » que Le Monde et la Villa Gillet publient ici. Ce texte sera publié en novembre 2014 dans un recueil aux éditions Christian Bourgois.

Nous sommes tous des survivants mais nous ne voulons pas y penser. La deuxième guerre mondiale a été un traumatisme pour nos sociétés mais nous en avons fait le déni. Et chaque fois que nous voyons un soldat, qui a vu l’horreur d’une guerre, qui a dû assister à la mort d’un autre, chaque fois que nous croisons son regard, nous apercevons l’abîme de notre trauma. Chaque soldat qui rentre d’une guerre et qui n’en est pas sorti indemne nous ramène à notre propre part d’humanité et à l’échec de notre société, qui n’a pas su inventer un nouveau monde où l’homme serait au centre.

Dans « Voir du Pays », les héroïnes principales sont deux soldates qui reviennent d’Afghanistan. L’une a été blessée physiquement, l’autre a subi un traumatisme psychique. Elles se connaissent depuis l’adolescence et elles ont rêvé d’un avenir où elles auraient la liberté de vivre comme elles le veulent. Elles viennent d’un milieu modeste, d’une ville moyenne, et elles choisissent de faire ce que font les garçons qui veulent s’en sortir : elles s’engagent dans l’armée. Pour l’argent et la liberté qu’il procure. Parce qu’elles n’ont pas beaucoup d’autres choix. Parce qu’elles veulent s’émanciper, prouver qu’elles ont autant de possibilités que les hommes, qu’elles sont leurs égales. Et puis parce qu’elles veulent voir le monde, voir du pays. Ces filles nient la violence invisible d’une société qui leur refuse une place. Elles prennent leur vie en main. Elles choisissent d’échapper à ce qu’elles appellent « la peur des filles » en s’appuyant l’une sur l’autre et en s’appropriant tout ce qui semble réservé aux hommes – y compris la guerre ­parce qu’elles veulent se sentir exister.

Ces deux personnages, comme tous les soldats qui reviennent d’Afghanistan, passent par un sas de décompression de trois jours dans un hôtel cinq étoiles, à Chypre. Ils sont censés oublier la guerre grâce à des cours d’aquagym et de relaxation, parmi des touristes qui profitent de leurs vacances en se saoulant au rosé glacé dès le matin, et jusqu’à la nuit, dans une ambiance de springbreak. Ces vacanciers semblent eux aussi chercher à oublier quelque chose, mais quoi ?

Je crois qu’ils cherchent à oublier qu’ils ne savent plus être heureux. Ils ne veulent pas voir ceux qui reviennent de la guerre, ils ne veulent pas voir que le monde auquel leur part humaine rêve n’est pas prêt d’être réel. Car si nous ne savons plus faire la guerre, nous ne savons pas non plus vivre la paix. Plus exactement, à l‘heure où nous n’avons jamais eu autant d’images de guerre, nous ne savons plus la voir ­ les logiciels de jeu vidéo sur lesquels on fait travailler les soldats pour qu’ils revivent la guerre et tentent d’échapper au traumatisme sont aussi irréelles que celles de nos écrans de télévision. Et à l’heure où nous pourrions profiter de la paix retrouvée sur notre continent, nous sommes incapables d’en profiter. Nous ne la voyons pas non plus. Nos vieux rêves de liberté, d’égalité, d’Europe, sont en ruine. Dans un décor de filles en maillots et de fêtes sur la plage, Aurore et Marine vont de désillusion en désillusion. Non seulement elles n’ont pas « vu du pays », mais elles ne connaîtront jamais la paix, parce que la violence circule, elle « se conserve », comme disait Pierre Bourdieu, et ne disparaît pas.

Au milieu de cette impuissance et de cette cécité, il reste les mots – j’ai cherché à explorer la tension entre le « dire » et le « voir » quand on est confronté à la violence. Et puis il reste le corps – masculin, ou féminin. Il reste la brûlure d’une blessure, ou le plaisir d’un bain de mer. Il reste un geste d’amitié, ou un baiser furtif. Ce qui permet de se sentir être humain.